Comment tester la pertinence d’un sujet ?

By Weuss | Mémoire | No Comments

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Il faut craindre de réussir sans comprendre,

tout autant que de gagner aux cartes.

Alain

4.1. L’IMPORTANCE D’UN TEST DE PRATICABILITÉ

Le chapitre précédent vous aura peut-être laissé sur votre faim. Il y a tant d’éléments qui entrent dans le champ d’un sujet de mémoire et qui peuvent légitimer les efforts qu’implique son traitement. Je vous suggère donc de renverser le problème et de vous demander : le sujet que je souhaite retenir est-il praticable ? À cet effet, je vous propose de réaliser un test qui devrait permettre d’apprécier les implications d’une entrée en matière sur votre sujet, de mettre en évidence les précautions qui s’imposent, en définitive, de faire un choix documenté et lucide afin de minimiser les risques que comporte toute entreprise de recherche.

4.2. QUAND RÉALISER LE TEST ?

Ce test devrait être appliqué le plus vite possible. Cependant, on constate qu’il est difficilement réalisable si le sujet pressenti n’a pas fait l’objet d’une certaine exploration. Dans ces conditions, la procédure pourrait être la suivante :

  1. a) vous retenez provisoirement l’idée d’un sujet de mémoire ;
  2. b) vous vous documentez à son propos et, le cas échéant, vous prenez contact avec quelques personnes compétentes ;
  3. c) vous formulez votre sujet de manière brève et explicite ;
  4. d) c’est sur cette base seulement que vous appliquez le test.

4.3. POUR ÊETRE TESTÉ, UN SUJET DOIT ÊETRE FORMULÉ DE MANIÈRE EXPLICITE

Soyons précis, le test proposé ici n’est pas simplement une conversation à bâtons rompus, ce qui n’enlève rien au mérite de ce genre de discussion. Il exige une activité qui se prépare et donc laisse des traces écrites. Concrètement, pour pouvoir être testé, un projet doit être exprimé par écrit (l5/20 lignes) avec le plus de précisions possibles. C’est en référence à ce bref document que pourront être réalisées les différentes tâches qu’implique ce test. Cette précaution est particulièrement importante lorsqu’il s’agit d’un mémoire de groupe.

4.4. AVEC QUELS CONCOURS ?

Celui qui choisit de traiter un sujet de mémoire peut légitimement en avoir une connaissance très approximative et ne pas maîtriser le champ de la problématique dans laquelle il s’inscrit. Une telle situation est normale et doit être considérée comme telle. La conséquence en est cependant qu’il est fort recommandé de se faire aider dans l’application du test. Cette assistance peut être apportée par des personnes diverses bénéficiant d’une expérience dans le domaine et relativement familières de l’activité que constitue la réalisation d’un mémoire (ce peut être le directeur de mémoire pressenti). Cette aide peut être plus ou moins importante : au mieux, une participation complète à l’application du test ou, plus modestement, la lecture commentée du document que vous aurez élaboré pendant l’exercice.

4.5. PRÉSENTATION DÉTAILLÉE DU TEST

Le test consiste en une série de questions portant sur deux pôles : les spécificités du chercheur (des chercheurs), les spécificités de l’objet d’étude. Mais c’est essentiellement la relation entre les deux qui est significative. On peut discuter longuement sur la complexité ou la pertinence d’une étude sur le « RMR, à Yverdon» ; ce qui nous intéresse ici, c’est de savoir dans quelle mesure Monique Dupont dispose des moyens et des ressources lui permettant de réaliser un mémoire sur le « RMR, à Yverdon». Comment pratiquer le test ? En répondant de manière explicite et authentique à huit questions. Quatre d’entre elles portent sur les caractéristiques de l’objet d’étude ; quatre autres portent sur les caractéristiques du chercheur (ou du groupe de recherche). Nous allons les présenter et les commenter brièvement.

LES CARACTÉRISTIQUES DE L’OBJET D’ÉTUDE

  1. Ampleur de l’objet

À l’origine de tout objet d’étude, il y a des faits, des personnes, etc., en plus ou moins grande quantité. Il est banal d’observer qu’il existe une notable différence entre le projet de « connaître l’opinion des infirmières de l’assistance publique sur l’opportunité d’une formation complémentaire dans le domaine de la sécurité sociale » et le projet « de connaître l’opinion des infirmières des infirmières du Centre médico-social de Sierre sur l’opportunité d’une formation complémentaire dans le domaine de la sécurité sociale ». Il convient donc de préciser l’ampleur de la « population » concernée par votre recherche, la longueur de la période sur laquelle porte l’étude, le nombre d’événements qui seront pris en considération, etc. Une recherche peut également aller plus ou moins en profondeur. On peut se satisfaire d’une information superficielle et facilement accessible, on peut aussi fouiller davantage. L’enjeu est de taille. Une réponse précise à ces questions est de nature à vous éviter bien des surprises.

  1. Situation de l’objet dans le champ des connaissances

Certains objets d’études ont déjà largement retenu l’attention des chercheurs. De multiples travaux sont constitués et publiés. D’autres apparaissent comme neufs ; ils sont à peine explorés. Face à ces deux situations, la position du chercheur est profondément différente. Dans le premier cas, il peut bénéficier d’un patrimoine de connaissances, dans l’autre, tout reste à faire ou presque.

En outre, certains domaines d’étude sont marqués par d’importantes controverses. Pensons aux travaux qui portent sur les problèmes de « déviance ». Il vous appartient d’apprécier cette situation. Votre tâche sera significativement différente si vous pouvez bénéficier des travaux de beaucoup de prédécesseurs ou si vous entrez dans un champ d’étude à peine défriché. Le cas échéant, sollicitez l’aide de personnes compétentes en vue de dessiner l’état de la situation.

  1. Signification sociale de l’objet

Pour vous, l’objet que vous choisissez d’étudier a une signification ; il en a aussi pour les autres. Certains objets peuvent apparaître comme relativement neutres. Une étude comparée des systèmes électoraux dans les pays de la communauté européenne ne vous exposera pas à trop de controverses. D’autres sujets peuvent être considérés comme « chauds » ; ils concernent des conflits ouverts, des tabous, ils mettent en cause des intérêts puissants. Entreprendre un mémoire sur un conflit social en cours n’est jamais une sinécure. Toutes ces réalités auront un impact non négligeable sur la tâche qui vous attend et même sur la possibilité de réaliser votre projet. Il convient d’apprécier la situation avec un maximum de lucidité. On peut prendre des risques, il faut se donner les moyens de les affronter.

  1. Difficultés de l’objet

On dit parfois d’un projet de mémoire qu’il est difficile. De multiples raisons sont avancées pour étayer cette assertion. Souvent, les difficultés sont d’ordre conceptuel ; il faut maîtriser une quantité de notions complexes pour aborder la question choisie. Un premier regard porté sur la littérature vous permettra d’apprécier la situation. On trouve aussi des difficultés liées à l’accessibilité. C’est le cas, par exemple, lorsque les données dont vous avez besoin sont protégées, voire couvertes par le secret. Il convient d’être très strict dans l’appréciation de cette situation. Des solutions devront être trouvées avant même d’entrer en matière.

 

 

CRITÈRES CONCERNANT LE CHERCHEUR (OU LES CHERCHEURS)

  1. Formation et capacités du chercheur

Évoquons maintenant des critères qui concernent le chercheur lui-même. Celui-ci écrit son mémoire à un moment précis de ses études, il a bénéficié d’une formation déterminée (par exemple, il dispose de bonnes connaissances en histoire sociale, il n’entend rien aux analyses de statistiques). C’est là un donné beaucoup plus significatif que les diplômes obtenus dont on sait qu’ils ne recouvrent pas toujours les mêmes réalités. C’est la situation réelle du chercheur qui doit être prise en considération. Par ailleurs, celui-ci peut avoir de l’aisance dans les contacts, il peut se trouver également qu’il ait de réelles difficultés à décrocher le téléphone pour solliciter un entretien, etc. Tout cela fait partie du patrimoine que vous avez accumulé, il faut l’évaluer avec une rigueur implacable. Si vous trichez, vous êtes le seul perdant[1]. Reconnaître ses limites, ce n’est pas renoncer à les dépasser, c’est augmenter ses chances de trouver les moyens de le faire. Et qu’en est-il des travaux de groupe ? Chacun est différent de son collègue. La démarche est d’autant plus complexe. Elle doit être franche ; la collaboration en sera facilitée et la répartition des tâches plus efficace.

  1. Intérêts personnels du chercheur

Il est difficile, voire impossible, de passer de longs mois à étudier un objet pour lequel on n’a aucun intérêt ou pour lequel on joue à avoir un intérêt (pour diverses raisons : la mode ou la concurrence, etc.). Appréciez sérieusement la réalité de votre intérêt pour le thème que vous pensez retenir. Il peut sans doute s’éveiller en cours d’étude, je n’en disconviens pas ; il faut cependant qu’il dure. C’est l’une des principales sources de l’énergie que vous devrez trouver pour conduire à terme votre projet.

Dans le travail de groupe, cette question est tout aussi fondamentale. La chaleur du groupe ne masquera pas longtemps votre désintérêt pour le projet commun. C’est la question classique des motivations. Un vaste monde ; c’est le domaine de l’indicible, de la pudeur, du secret, de l’engagement personnel. Rien ne vous oblige à les étaler sur la place publique. À mon avis, il vaut mieux être discret. En revanche, il est essentiel d’y accorder l’attention la plus soutenue.

  1. Situation sociale du chercheur

Vous avez une certaine image de vous-même ; les autres ont une image de vous. Celle-ci ne correspond peut-être pas à la réalité. C’est navrant. Le fait est qu’elle existe, et cela peut avoir une importance pour la possibilité d’étudier l’objet que vous envisagez d’approcher. Autrement dit, vos caractéristiques personnelles et sociales, votre réputation, votre profession, votre insertion institutionnelle, peuvent déterminer les conditions d’accès à l’objet de votre mémoire. Ces problèmes sont délicats… et pas toujours prévisibles. Votre statut d’étudiant peut vous ouvrir ou vous fermer des portes. Vous étudiez dans l’école x, y, z, et voilà une institution qui vous refuse l’accès aux informations. Vous apprenez plus tard que, trois ans auparavant, un de vos prédécesseurs avait porté un jugement mal fondé sur cette institution. Bref, la société, ça existe. Même les rumeurs qui circulent sur vos opinions politiques peuvent vous poser quelques problèmes. Faut-il préciser que ce sont des réalités qu’il s’agit d’envisager et d’évaluer avec soin. Dans l’activité de recherche, vous engagez votre personne, mais votre personne comme être social.

  1. Ressources matérielles du chercheur

Tous les mémoires exigent du temps. Beaucoup impliquent des déplacements, des achats de livres et de documents. Vos ressources peuvent être copieuses ou très limitées. Il faut envisager ces questions avec précision et en faire un critère de « faisabilité » d’un projet de mémoire.

 

 

Que de questions. Et pourtant, elles n’ont certainement pas toutes été retenues dans ce modèle. Il se trouve qu’elles apparaîtront plus ou moins explicitement à l’une ou l’autre étape de la réalisation de votre mémoire. C’est ce qui fonde l’utilité de ce test et la nécessité de l’appliquer avec précision. Concrètement, tentez de répondre par écrit aux huit éléments avec une courageuse lucidité.

Au terme de cette démarche, vous disposerez d’un document qui peut vous laisser perplexe. Des certitudes rassurantes, des difficultés contournables voisineront avec de lourds points d’interrogation. Ne vous laissez pas intimider. Peut-être faudra-t-il renoncer à votre projet. Il y en a d’autres. De toute manière, efforcez-vous de porter un jugement global sur l’ensemble des informations que vous aurez rassemblées. Si vous tentez l’aventure, vous ferez des choix en meilleure connaissance de cause et vous vous serez donné les moyens qui vous permettront d’anticiper les obstacles. Choisir c’est risquer, et le choix vous appartient.

 

[1] Cela ne voudrait pas être une invitation à sous-estimer vos ressources ou à reculer devant les risques nécessaires pour affronter l’inconnu.


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