Une technique de travail : le « classeur »

By Weuss | Mémoire | No Comments

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Tout se meut, s’organise

et sent son existence,

la matière est vivante…

St. Lambert

7.1. LE SENS DE CETTE PROPOSITION

Très pratiquement, comment procéder pour réaliser un mémoire ? Certains le savent, ils ont déjà eu l’occasion d’écrire des textes d’une certaine envergure, ils ont bénéficié d’un enseignement méthodologique détaillé. Ce chapitre n’est pas écrit pour eux. Ils peuvent tourner quelques pages. D’autres s’interrogent. Comment faire ? Leur projet est défini, des documents attendent d’être traités, de belles feuilles blanches sont là qui ne demandent qu’à être noircies. Je voudrais leur proposer une manière de faire dont j’ai pu constater qu’elle était souvent à la fois rassurante et stimulante. Par commodité, je l’appellerai la « méthode du classeur ». En outre, je compléterai ces suggestions par quelques indications sur l’utilisation des fiches et des fichiers. Cette méthode du classeur me paraît particulièrement indiquée pour ceux qui doivent travailler de manière discontinue et dans des conditions difficiles (c’est le cas lorsque le mémoire est écrit parallèlement à une activité professionnelle et/ou à la gestion d’importantes tâches familiales). J’ai observé qu’elle peut faciliter la gestion générale du mémoire, qu’elle permet d’éviter d’inutiles détours, qu’elle peut faire gagner du temps, qu’elle réduit les inquiétudes et qu’elle facilite la rédaction. Ce n’est pas une panacée, mais quelques bonnes raisons m’incitent à vous la présenter.

7.2. RAPPELS

Réaliser un mémoire, c’est produire un travail intellectuel incontestable. C’est aussi une activité qui engage votre corps, en particulier tous vos sens. Impossible de négliger les aspects « physiques » d’une telle entreprise. Vous savez aussi que le mémoire peut avoir une certaine unité. Celle-ci se constitue comme synthèse la plus cohérente possible d’un ensemble de parties et de démarches. Des mesures matérielles doivent être prises pour aider à la sauvegarde de cette unité ou à sa conquête.

L’élaboration du mémoire est rarement une activité entièrement programmable et minutieusement planifiée. Les restructurations multiples ne sont pas rares ; elles expriment la dynamique de la découverte.

Pour réaliser votre mémoire, vous disposez d’un certain nombre de semaines et de mois. Vous savez bien que tous ces jours ne sont pas équivalents. À côté des moments de belle lucidité et de grande forme, nous connaissons des jours fiévreux, pluvieux, ou des lendemains difficiles. Notre méthode de travail doit tenir compte de ces différentes qualités de temps.

En traitant vos dossiers, en dépouillant vos bibliographies, vous serez confronté à une quantité de documents. Leur signification n’est pas toujours immédiatement perceptible. Il faut aborder vos dossiers comme s’ils ne pouvaient pas livrer toute leur saveur à la première dégustation.

Les bonnes idées ne viennent pas toutes en même temps. En remettant plusieurs fois un chapitre sur le métier, vous accroissez vos chances de l’enrichir.

Le travail d’analyse et de critique ne se fait pas sur commande. En outre, il ne se développe de manière satisfaisante qu’en regard de la totalité du mémoire. Créer ces conditions, c’est prendre des précautions, c’est se donner les moyens d’avoir accès en permanence à cette totalité, en vue de préparer les moments d’intense réflexion qui permettent les analyses et les synthèses.

L’oubli n’est pas le « privilège » des autres. Pendant la préparation de votre mémoire, vous êtes confronté à une très grande quantité d’informations. Dans l’instant, vous serez tenté de surévaluer votre mémoire. En fait, l’oubli est là, qui guette ; il efface ces détails qu’il faudra péniblement récupérer dans la phase de mise au point du manuscrit.

Les bons conseils de caractère général sont utiles ; ils sont insuffisants. Pour vous faire aider utilement, il convient de soigner la communication avec les personnes dont vous sollicitez l’appui. Tout cela a des implications matérielles et détermine de nombreuses modalités de votre méthode de travail. Il en va de même de la communication entre les membres d’un groupe engagé dans la réalisation d’un mémoire.

C’est sur la base de ces considérations, et pour tenir compte de toutes ces réalités, que je propose la méthode dite du classeur. (Si vous disposez d’un ordinateur personnel, voyez la fin de ce chapitre et le chapitre 22)

7.3. PRÉSENTATION DÉTAILLÉE DU MODÈLE

(Voir le schéma de la page suivante

Avertissement : Il y a une grande compatibilité entre l’utilisation de l’ordinateur et celle d’un classeur. Vous n’allez pas travailler longtemps sur l’écran. Vous imprimerez vos textes et ceux-ci seront placés dans le classeur.

Ingrédients

  1. Un ou deux solides classeurs pour feuilles de format A4.
  2. Des feuilles perforées A4 de bonne qualité, capables de supporter des manipulations.
  3. Une paire de ciseaux.
  4. De la colle, une plume et un stylo écrivant en noir ou en rouge.

N.B. Puisque vous travaillez sur un ordinateur, votre tâche est fortement simplifiée (impression, corrections, restructuration, etc.).

Bonnes habitudes à prendre

— Écrivez uniquement sur le recto de la feuille (puisqu’elle est appelée à être découpée et transférée).

— Ne remplissez pas trop vos feuilles (vous apporterez ultérieurement des commentaires, des compléments, des modifications).

— Dans la mesure du possible, n’inscrivez qu’une idée sur chaque feuille.

— Écrivez de manière soignée et complète (cela vous permet d’être lu par vos collègues ou votre directeur de travail et vous évite de pénibles recherches pour compléter les informations que vous aurez notées d’une manière lacunaire).

Le modèle

Prenons maintenant connaissance du modèle schématisé sur la page suivante. Vous constatez que j’ai distingué deux niveaux et huit étapes (pour la commodité de l’exposé).

Premier niveau : « dans la tête »

Il s’agit de l’ensemble des opérations intellectuelles que vous réalisez dans le cadre de l’élaboration de votre mémoire.

Deuxième niveau : « dans le classeur »

Il s’agit de la trace matérielle de ces opérations intellectuelles, je vous invite à les rassembler dans un ou plusieurs classeurs. Je pars de l’hypothèse suivante, vérifiée dans bien des cas : dans votre première idée/projet de mémoire, il existe déjà, en germe, le résultat intellectuel auquel vous allez parvenir ; de même, dans les feuilles sur lesquelles vous consignez cette idée/projet, il y a, en germe, le manuscrit que vous allez produire au terme de votre démarche. Entre vos activités intellectuelles, vos moments de réflexion et le dossier qui les recueille et les matérialise (le classeur), il existe un rapport permanent qu’il vous appartient d’organiser et d’entretenir ; une sorte de va-et-vient dynamique. Ce qui se passe dans votre tête interpelle et modifie ce qui figure dans le classeur ; mais aussi, ce que vous lisez et relisez dans votre classeur vient stimuler votre réflexion et nourrir vos analyses. C’est ce qui fonde l’opportunité de prendre un certain nombre de précautions très matérielles que j’indique dans ce chapitre.

Observons maintenant ce qui va se dérouler dans les huit étapes que j’ai retenues (voir le schéma).

lère étape : Votre première idée se matérialise immédiatement en un document bref, mais relativement précis, qui vous sert de support pour la recherche d’informations, d’avis, de conseils, etc. C’est la première feuille qu’accueillera votre classeur vide (c’est la petite graine…).

2ème étape : Dans votre esprit, le sujet retenu vous apparaît immédiatement constitué par un certain nombre de dimensions. Celles-ci s’expriment par le plan indicatif (sur cette notion de plan, voir le chapitre 15).

Un plan, c’est par exemple six chapitres et chacun de ces chapitres peut comporter en moyenne quatre paragraphes. Cela représente vingt-quatre titres et sous-titres. Je vous suggère de noter chacun de ces titres et sous-titres sur une page et de placer ces vingt-quatre feuillets dans le classeur. Vous avez dans les mains un classeur-plan qui constitue la première image de ce que sera votre mémoire.

 

Voir le schéma

 

 

3ème étape : Vous procédez à des lectures, vous dépouillez des documents, vous développez vos recherches. Je vous propose de placer dans le classeur le résultat de tous ces travaux à la place qui leur revient dans le plan que vous avez constitué. Une pluie de feuilles va venir enrichir les différents chapitres et paragraphes de votre classeur-plan. Que contiennent ces feuilles ? Il en est de plusieurs catégories. Certaines sont des photocopies de textes ou documents que vous considérez comme importants (n’oubliez pas de reproduire sur chacune de ces feuilles la référence exacte et complète du document dont elles sont issues). D’autres feuilles contiennent vos propres réflexions et analyses. D’autres encore sont des feuilles-bibliographiques (n’indiquez qu’une référence par feuille, cela simplifiera beaucoup l’organisation de votre bibliographie au terme de votre travail) ; enfin, vous insérerez des feuilles-mandats sur lesquelles vous inscrivez des informations utiles pour la poursuite de vos tâches (l’adresse d’une personne-ressource, un numéro de téléphone, la définition d’une démarche à entreprendre, etc.). Vous découvrez de nouvelles dimensions de votre objet d’étude ; votre classeur s’épaissit.

4ème étape : Elle est brève, mais utile : c’est le moment d’un bilan intermédiaire. Concrètement, vous consacrez une demi-journée, voire une journée, à relire l’ensemble de votre dossier et à vous interroger sur votre activité. Cela peut vous conduire à restructurer le classeur.

5ème étape : Concevoir le plan opérationnel. À ce stade, vous maîtrisez suffisamment les bases de votre sujet pour pouvoir construire un plan opérationnel détaillé, qui n’est en quelque sorte que la réorganisation de vos acquis et des démarches qu’il convient d’entreprendre pour poursuivre votre étude. Il est évident que la production de ce plan opérationnel va induire une restructuration du classeur ; mais c’est facile, tout est mobile, et la précision avec laquelle vous avez rempli vos feuilles vous permet immédiatement de situer leur contenu.

Encore quelques précautions.

— Procédez à la pagination régulière et périodique de votre classeur. Un incident est si vite arrivé.

— Si vous ne pouvez pas travailler de manière régulière, relisez la totalité de votre classeur avant chaque intervention (pour garder une vision globale de l’ensemble de votre étude).

— Utilisez les moments creux pour feuilleter fréquemment le classeur. Vous parvenez ainsi à mémoriser vos textes et vos analyses ; vos synthèses en seront facilitées.

— Soyez très prudent avant de jeter des documents. Ce qui vous paraît médiocre aujourd’hui peut encore servir demain. Votre corbeille à papier sera encore disponible à la fin de votre mémoire.

6ème étape : Lectures et recherches : vous poursuivez la mise en œuvre de votre plan opérationnel détaillé. Votre classeur s’enrichit, il se structure, peut-être devrez-vous lui trouver un petit frère.

7ème étape : Concevoir le plan de rédaction. À un certain stade, il faut s’arrêter. Le terme approche, la rédaction s’impose. Vous élaborez le plan de rédaction (voir chapitre 15). Cela implique une nouvelle et ultime réorganisation de votre classeur. C’est à ce moment qu’entrent en scène la colle et les ciseaux et, bien sûr, le couper-coller sur votre traitement de texte.; vous récupérez une part importante des travaux que vous avez déjà réalisés et vous les réorganisez en fonction du plan d’exposition que vous souhaitez retenir. C’est une opération relativement importante ; je vous suggère de prendre une précaution. Si vous n’êtes pas très sûr de la légitimité de la réorganisation que vous entreprenez, si vous hésitez, faites une photocopie de l’ensemble de votre classeur. Bien sûr, si vous disposez d’une excellente copie de la totalité sur votre disque dur, vous pouvez éventuellement vous épargner cette étape. Dans tous les cas, vous conservez vos acquis et vous pouvez hacher et tailler plus librement dans l’original. En cas d’erreur, vous pourrez ainsi recommencer l’opération.

8ème étape : Rédaction. Vous observez qu’une partie importante du travail est déjà réalisée. Devant vous, le classeur est là, riche et structuré. L’acte de rédaction proprement dit en est fortement facilité.

7.4. QUELQUES CONDITIONS D’APPLICATION DU MODÈLE

Pour que cette méthode du classeur soit efficace, il importe de respecter un certain nombre de conditions. Le classeur doit être fréquenté régulièrement et dans sa totalité. La méthode doit être appliquée rigoureusement. Par exemple : si vous inscrivez plusieurs idées sur une page, la restructuration deviendra très difficile. Enfin, il convient d’adapter cette méthode à la spécificité de votre objet et aux événements singuliers qui peuvent surgir dans le cadre d’un mémoire. Le cas échéant, faites-vous aider, mais ne vous crispez pas sur le modèle que j’ai présenté dans ces lignes.

7.5. FICHES ET FICHIERS

Une autre technique de travail est pratiquée par beaucoup ; elle a conquis ses lettres de noblesse, elle s’appuie sur l’utilisation des fiches et des fichiers. Je vous la présente brièvement. (Vous pouvez évidemment construire vos fiches sur papier ou sur ordinateur ; au bout, il y aura toujours des fiches).

Cette méthode de travail est fondée sur l’observation du fait que l’ensemble du matériel réuni pour la réalisation d’un mémoire peut être classé en diverses catégories. Pour chacune d’entre elles, on constitue un fichier : un ensemble de fiches organisées en fonction de critères spécifiques. Celui-ci contient des fiches, supports d’informations qui sont très facilement manipulables et permettent des restructurations permanentes.

Le chercheur commence par définir les différents types de fichiers qu’il souhaite construire. Pour chacun d’entre eux, il détermine également les caractéristiques des fiches qu’il va y insérer.

  1. a) Il existe différents formats de fiches. Je suggère de n’en utiliser qu’un pour l’ensemble de vos fichiers, de préférence le format A6. L’intégration des fichiers en sera facilitée. Vous pouvez déterminer un format identique sur votre programme de traitement de fichier.
  2. b) Vous pouvez constituer plusieurs types de fichiers en fonction des caractéristiques de votre étude. Je vous propose une brève description de ceux qui sont le plus généralement utilisés.

Le fichier bibliographique réunit toutes les références que vous avez rassemblées. Il est essentiel que les renseignements que vous y insérez soient complets et exacts. Vous pouvez classer ce fichier par ordre alphabétique d’auteurs ou par thèmes (à l’intérieur d’une unité thématique, vous pouvez aussi classer les fiches par ordre alphabétique d’auteurs). Sur une fiche bibliographique, on note souvent des indications sur l’ouvrage, sur son importance, sur les parties les plus significatives, sur les conditions d’accessibilité, etc. (voir les modèles ci-après).

Le fichier de lecture rassemble les notes que vous prenez pendant la lecture de votre documentation. Plus précisément et de manière bien distincte, on y indique :

  1. a) la référence exacte de l’ouvrage, b) le texte de la citation retenue avec indication de la page, c) vos éventuelles commentaires personnels. Les fiches de lecture peuvent être classées d’abord par ordre alphabétique d’auteurs et ensuite par thèmes (voir le tableau ci-après).

Le fichier de travail comprend des fiches qui expriment le plan que vous avez établi et d’autres sur lesquelles vous notez des mandats de travail, des adresses en vue de la réalisation de démarches, etc. Ce fichier peut être à la base de ce qui sera l’intégration des fichiers (voir le tableau ci-après).

  1. c) L’intégration des fichiers correspond à un ensemble d’opérations successives par lesquelles vous réunissez tous les fichiers sur la base d’un plan qui s’approche du plan de rédaction. Au terme de ce travail, vous disposez d’un fichier unique de base à partir duquel vous pourrez entreprendre la rédaction de votre mémoire sans devoir manipuler toute votre documentation.

Vous observerez que les principes qui régissent la méthode du classeur et la méthode du fichier sont quasiment identiques.

7.5. À PROPOS DE L’UTILISATION D’UN MICRO-ORDINATEUR

Je le répète, vous utiliserez vraisemblablement un micro-ordinateur. La meilleure solution consiste sans doute à choisir un logiciel multi-tâches (traitement de textes, gestion de fichiers, tableur). Si vous travaillez avec des logiciels différents, assurez-vous qu’ils sont compatibles et que les transferts de données sont simples (par exemple : Word, FileMaker Pro et Excel).

Surtout, évitez de vous river à l’écran. Celui-ci « découpe » une partie de votre œuvre et rend difficile l’accès à la globalité de votre mémoire en train de naître. En travaillant sur papier et fabriquant votre classeur (ou votre fichier) vous augmentez vos chances de garder la vue d’ensemble sur ce que vous réalisez ; une imprimante ça sert à quelque chose.

 


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