Recherche, méthodes, techniques

By Weuss | Mémoire | No Comments

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C’est au moment où un concept change de sens

qu’il a le plus de sens,

c’est alors qu’il est en toute vérité,

un événement de conceptualisation.

Bachelard

Lorsque je définissais le mémoire, au chapitre 1, je le présentais comme une activité à caractère scientifique. La pratique scientifique s’apprend ; en définitive, tous vos programmes d’études poursuivent, entre autres, cet objectif. De nombreux plans de formation prévoient explicitement des cours d’introduction ou d’initiation à la recherche. Ils portent des noms : « méthodologie », « introduction à la recherche », « techniques de recherche », « recherche sociale », etc. De tels enseignements sont importants, voire indispensables, pour la réalisation d’un mémoire. Mais ce n’est pas l’objet de ce dossier; en aucun cas, il ne saurait les remplacer. Je voudrais cependant, dans ce chapitre, proposer quelques réflexions sur les rapports entre la recherche et l’élaboration des mémoires ; quelques propos d’auteurs nous permettront d’entrer dans cette réflexion.

5.1. LE MÉMOIRE ET LA RECHERCHE

Beaucoup de mémoires sont construits sur la base d’une activité de recherche. Or, particulièrement dans le domaine des sciences sociales, « nous devrons nous contenter d’améliorer indéfiniment nos approximations[1] ». Incontestablement utile, nécessaire, ce type de recherche est souvent discuté. Sa scientificité n’est pas évidente. Lisons ces réflexions de Jean Ladrière : « Une grande interrogation s’élève à propos de l’étude des phénomènes sociaux. Peut-on recourir, dans ce domaine, aux méthodes qui ont fait leurs preuves dans le domaine des sciences de la nature ? L’idée même d’une connaissance scientifique est-elle applicable lorsqu’on a affaire à un ordre de réalité où l’homme intervient à titre essentiel en tant qu’agent ?

Dès le moment où l’action joue un rôle, il y a inévitablement référence à des motivations, à des buts et à des valeurs. Or, peut-on traiter ces composantes de l’action à la manière des propriétés d’un objet fini, peut-on les « objectiver » ? Ne se trouve-t-on pas, au contraire, en présence ici d’un ordre de réalité qui échappe radicalement, et cela pour des raisons de principe, à toute tentative d’objectivation ? »[2]

Ces questions sont à prendre au sérieux. Des efforts incessants sont entrepris pour affiner l’épistémologie des sciences humaines. Les enjeux sont de taille, puisque la science entretient des rapports directs avec l’action. Hubert Blalock nous le rappelle : « Des principes scientifiques bien établis, basés sur une recherche rigoureuse, sont normalement une condition nécessaire pour une action sociale intelligente, mais ils ne sont pas suffisants en eux-mêmes. Cela signifie que le seul fait de détenir le savoir nécessaire ne garantit pas que nous aurons la capacité ou la volonté d’agir en fonction de ce savoir. Sans lui, par contre, nous serons obligés de continuer à nous servir de méthodes du type « essais et erreurs » qui ont de- puis longtemps fait la preuve de leur inefficacité et de leur coût social élevé. »[3]

Dans ces conditions, « sans vouloir absolutiser le caractère scientifique des sciences de l’homme, il faut convenir que le caractère de systématicité, d’attention aux faits, d’accord inter-subjectif des chercheurs quant aux méthodes et aux résultats, confère à l’entreprise scientifique une spécificité indéniable par rapport aux autres pratiques sociales. »[4]

« La science, sans s’identifier au savoir, mais sans l’effacer ou l’exclure, se localise en lui, structure certains de ses objets, systématise certaines de ses énonciations, formalise tels de ses concepts et de ses stratégies. »[5]

Retenons que le projet de conduire une activité scientifique implique une vigilance permanente qui se conquiert et qui s’exerce.

5.2. LA SCIENTIFICITÉ D’UN MÉMOIRE ?

On peut s’interroger sur ce qui fait la scientificité d’une démarche d’étude dans le cadre de l’élaboration d’un mémoire. Umberto Eco estime qu’un mémoire peut être considéré comme scientifique, au sens large, dans la mesure où il respecte quatre règles. Je vous propose d’en prendre connaissance :

« l. La recherche doit porter sur un objet reconnaissable et défini, de telle manière qu’il soit reconnaissable également par les autres. (…)

  1. Sur un tel objet, la recherche doit dire des choses qui n’ont pas encore été dites ou le reconsidérer dans une optique différente de ce qui a déjà été publié. (…)
  2. La recherche doit être utile aux autres. (…)
  3. La recherche doit fournir les éléments qui permettent de vérifier ou de falsifier les hypothèses qu’elle présente ; en quelque sorte, elle doit fournir les éléments qui permettent sa discussion publique. C’est là une exigence fondamentale. »[6]

Il ne m’est pas possible de développer ces éléments ici, reportez-vous à vos cours d’épistémologie ou de « recherche sociale », ou encore, interrogez votre directeur de mémoire.

Conduire une démarche scientifique, c’est, dans tous les cas, une quête de distance critique par rapport aux évidences trompeuses qui sont d’autant plus facilement acceptées qu’elles comblent un vide, qu’elles rassurent et qu’elles permettent à des intérêts, voire à des privilèges, de se maintenir. Le chercheur doit « s’imposer une polémique incessante contre les évidences aveuglantes qui procurent à trop bon compte l’illusion du savoir immédiat et de sa richesse indépassable. »[7]

5.3. LES PÔLES DE LA RECHERCHE

Qu’est-ce qui se passe dans une activité de recherche ? Pour schématiser, on peut dire que le chercheur doit gérer une démarche qui s’articule autour de quatre pôles : épistémologique, théorique, morphologique, technique[8].

Ces quatre pôles ne correspondent pas à des moments séparés de la recherche, mais ils figurent des aspects particuliers d’une même démarche qui veut être scientifique. Toute recherche se développe explicitement ou implicitement en faisant appel à ces quatre pôles qui sont évidemment très interdépendants. Caractérisons-les brièvement en reprenant la formulation de P. de Bruyne :

— « Le pôle épistémologique exerce une fonction de vigilance critique. Tout au long de la recherche, il est garant de l’objectivation – c’est-à-dire de la production – de l’objet scientifique, de l’explicitation des problématiques de la recherche. (…) Il décide en dernière instance les règles de production et d’explication des faits, de la compréhension et de la validité des théories. » (…)

— «Le pôle théorique guide l’élaboration des hypothèses et la construction des concepts. C’est le lieu de la formulation systématique des objets scientifiques. Il propose des règles d’interprétation des faits, de spécification et de définition des solutions provisoirement données aux problématiques. Il est le lieu d’élaboration des langages scientifiques, il détermine le mouvement de la conceptualisation ». (…)

— «Le pôle morphologique (…) énonce les règles de structuration, de formation de l’objet scientifique, lui impose une certaine figure, un certain ordre entre ses éléments. Le pôle morphologique suscite (…) diverses méthodes d’agencement des éléments constitutifs des objets scientifiques : la typologie, le type idéal, le système, les modèles structuraux. » (…)

— «Le pôle technique contrôle le recueil des données, s’efforce de les constater pour pouvoir les confronter à la théorie qui les a suscitées. Il exige de la précision dans la constatation, mais n’en garantit pas, à lui seul, l’exactitude. »[9]

En quelque sorte, la maîtrise d’une démarche de recherche et de la méthodologie qui la fonde, implique un contrôle de ces quatre pôles, ainsi que des interactions qui les relient. C’est un vaste champ d’étude. Explicitement ou implicitement, vous vous y référez dans le cadre de l’élaboration de votre mémoire.

5.4. NOTE SUR LA RECHERCHE-ACTION

Il est une forme de recherche, hélas trop peu pratiquée, qui obéit à des règles particulières que je voudrais brièvement rappeler : c’est la recherche-action. De quoi s’agit-il ? C’est une démarche de recherche qui s’est développée sur la base d’une contestation des formes « traditionnelles » de recherche, d’une critique de l’utilisation des sciences sociales comme instruments de domination, d’une volonté d’intégrer les résultats de la recherche dans l’action sociale. La recherche-action n’est pas ce qu’on appelle une recherche appliquée ; celle-ci s’attache sans doute à résoudre des problèmes concrets, la recherche-action se propose d’établir un nouveau rapport entre théorie et pratique.

Sur le plan épistémologique, la recherche-action renvoie à un processus de connaissance orienté vers l’émancipation des chercheurs et des sujets (on désigne par sujet les personnes ou groupes sur lesquels porte la recherche).

La recherche-action implique que soit défini un but commun aux chercheurs et aux sujets. À ce propos, Lewin, le promoteur de la recherche-action, écrivait : « Le chercheur et les sujets de la recherche cheminent ensemble vers la connaissance. »[10]

Il importe aussi que soit défini un champ commun aux chercheurs et aux sujets ; ceux-ci n’étant donc pas définis par leur appartenance à une catégorie sociale, mais par leur présence dans un champ d’interactions concret où il convient de former un consensus. À l’intérieur de ce champ doit être constituée la conscience d’un problème commun qui doit faire l’objet d’un traitement. Il faut en outre que les personnes qui seront sujet de la recherche et ceux qui conduiront l’action au terme de celle-ci soient au moins partiellement identiques.

La recherche-action implique aussi que soient réunies un certain nombre de conditions qui caractérisent la communication entre ses divers protagonistes. Il convient d’établir une communication symétrique (égalité de droits et de chances, malgré l’inégalité de ressources et/ou de connaissances). Il faut assurer que soit garantie une distribution du savoir à tous les partenaires, en évitant les monopolisations. Ainsi doit être abolie la relation sujet/objet entre les chercheurs et ceux que l’on appelle traditionnellement les objets de la recherche. Une certaine empathie critique doit remplacer une méfiance généralisée. Une compréhension dynamique et autonome doit réunir tous les partenaires.

Enfin, il est essentiel d’assurer une adéquation de la recherche aux problèmes posés. Cela peut signifier que les partenaires, tout en garantissant leur autonomie et l’égalité de leurs chances, s’attachent à résoudre leurs problèmes en tenant compte le plus possible de la problématique spécifique négociée au départ, cela bien sûr, en tenant compte du contexte historique.

Ainsi, la recherche-action réduit la distance entre la théorie et la pratique, au sens où la découverte scientifique et l’utilisation des résultats se trouvent réunies dans une même activité. La recherche-action permet de limiter l’asymétrie entre les chercheurs et les sujets de la recherche ; elle peut même garantir aux sujets de la recherche un véritable contrôle de la problématisation, du processus de recherche et de la gestion des résultats. Dans ces conditions, la recherche-action exige que soit pratiquée une évaluation objective qui porte sur trois axes : les interactions qui se sont produites dans le processus de recherche, les transformations qui sont apparues dans ce champ de recherche et les conditions structurelles qui ont permis le déroulement de la recherche ou qui l’ont entravée. Une telle procédure d’évaluation permet de mesurer « l’objectivité » de la recherche au sens où sont prises en considération aussi bien les découvertes théoriques que l’efficacité de la recherche par rapport à son projet d’apporter des solutions aux problèmes retenus[11].

 

Si vous souhaitez réaliser votre mémoire dans le cadre d’une recherche-action, les indications que je propose dans cet ouvrage doivent être très substantiellement réinterprétées, voire transformées. Les principes ci-dessus définissent dans quelles perspectives doivent être adaptées vos procédures d’étude et les modalités d’organisation de votre travail. Par ailleurs, une recherche-action est une aventure, une aventure de groupe, celui-ci peut vous aider à trouver les ressources nécessaires à la conduite de votre étude.

 

[1]K. R. Popper, L’univers irrésolu. Plaidoyer pour l’indéterminisme, Hermann, Paris, 1984, p. 23.

[2] Préface à l’ouvrage de P. de Bruyne, J. Herman, M. de Schoutheete, Dynamique de la

recherche en sciences sociales, PUF, Paris, l974, p. 5.

[3]Introduction à la recherche sociale, Duculot, Gembloux, l973, p. 2l.

[4]P. de Bruyne, e.a., op. cit., p. 22.

[5]M. Foucault, L’archéologie du savoir, Gallimard, Paris, l969, p. 24l.

[6]U. Eco, op. cit., pp. 39 ss.

[7]P. Bourdieu, e.a., Le métier de sociologue, Mouton, Paris, l97l, p. 35.

[8] Je me réfère ici au modèle proposé par P. de Bruyne, op. cit, p. 34. La lecture de ce petit livre est fort éclairante.

[9]Op. cit., pp. 34-36.

[10]Cité par : Katharina Ley, La recherche-action, Lausanne, 1978, p. 6.

[11]Sur cette question voir les travaux de Katharina Ley en particulier son livre : Frauen in der Immigration, Huber, Frauenfeld, 1979.


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