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Une aventure de Jules

By Weuss | Mémoire | No Comments

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Il s’élève, il descend, va, vient,

plus haut, s’élance, retombe,

remonte en cadence.

Florian

Pour faire une pause, je vous propose un extrait des aventures de Jules Amiguet telles qu’elles m’ont été racontées et commentées par Martial Gottraux[1].

Grâce à l’influence bénéfique de son épouse Séraphine, Jules avait accumulé pas mal de connaissances en matière d’agriculture biologique. Pour lui, il devenait de plus en plus insoutenable de se promener dans la campagne, d’être constamment confronté au gâchis provoqué par l’abus des pesticides, insecticides et défoliants. La nuit, il en rêvait. C’est ainsi que, peu à peu, naquit en lui le projet d’écrire. Il avait son mot à dire et il se mit à penser sérieusement à la rédaction d’un pamphlet contre les bourreaux de la chlorophylle, comme il les appelait.

Cependant, avant d’avoir commencé à écrire, Jules voulait absolument trouver le titre exact de son œuvre. On le voyait, quelquefois, monologuant sur le chemin du Bois de la Charpie.

« Contre les bourreaux du sol » (non, trop violent !).

«Prolégomènes pour une démystification de l’agriculture à grand rendement » (non, trop long !).

«Réflexions sur la question agricole » (non, ça me rappelle quelque chose…).

« La volonté de planter » (non, ça aussi…).

Les gens s’étonnaient de le voir réciter ainsi un étrange chapelet. Il lui fallut bien parcourir au moins vingt fois le chemin du Bois de la Charpie avant de réaliser qu’il ne trouverait pas le titre idéal. Il commençait à douter.

« Si je n’arrive pas à trouver le titre, ça va être du joli par la suite ! »

Et, la nuit, c’était désormais du titre qu’il rêvait. Jules aurait pu abandonner là, comme beaucoup. Il en était proche. Ce fut Séraphine qui le tira d’affaire.

« Voyons, Jules, ne sois pas idiot ! Tu le trouveras après ton titre ! Comment veux-tu nommer quelque chose qui n’existe pas encore ? »

« C’est vrai », pensa Jules. Et il se sentit soulagé. C’était un peu comme si, désormais, il avait le droit d’écrire.

La recherche du titre, c’est souvent la recherche d’un signe qui marque symboliquement le droit d’écrire ; la recherche d’une preuve qui signifie à nos propres yeux que l’on sait ce que l’on va écrire. Tout se passe comme si un « bon » titre validait à l’avance ce que nous allons écrire. C’est aussi la recherche d’une confiance en soi. C’est bien sûr ridicule, mais aussi instructif. Celui qui s’évertue à trouver le « bon titre » avant de commencer croit trop souvent que le titre va lui indiquer ce qu’il faudra écrire. Ça produit des catastrophes.

Jules était assis, la plume à la main, devant sa page blanche. Il avait laissé un espace pour le titre qu’il trouverait plus tard. « Page 1 » avait-il écrit (en caractères gras), en haut de la feuille. Jules voulait écrire. Il enrageait à l’idée des imbécillités contenues dans le dernier traité d’agriculture scientifique de Victor Sorguet. Devant lui roulaient déjà les vagues d’un blé mûr, sans pesticide, et Jules imaginait presque tous ces épis le remerciant pour leur bonne santé. Oui, grâce à son livre, tout allait changer. Et Jules sentait en lui bouillonner la colère, de gros paquets d’arguments affluaient à sa conscience. C’était comme une boule dans la gorge, une excitation, comme lorsque l’on monte sur le grand huit pour la première fois.

Mais le temps passait. Jules, sans s’en rendre compte, rêvait d’écrire au lieu de le faire ; il confondait volonté d’écrire, conscience de vouloir le faire avec le travail que cela implique. Et le résultat était assez curieux. Jules sentait que ce rêve était finalement assez agréable et se suffisait à lui-même. Mais la page restait blanche. Et Jules la regardait. Il commençait à la haïr. Son vide accusait, rendait plus évidente encore la rêverie de Jules. Écrire était ce qui l’empêchait de rêver d’écrire. C’était comme si, à travers la feuille blanche, Victor Sorguet le regardait d’un air ironique. Et Jules, pris d’une rage un peu coupable, déchira la feuille blanche et la jeta dans la corbeille à papier. « Trop tard pour ce soir… ». Et il alla se coucher.

La nuit, il rêva qu’armé d’une lance, il terrassait le dragon Victor Sorguet et son heaume était un livre (sans titre). Derrière lui, des jeunes filles aux cheveux tressés en forme d’épis de blé l’encourageaient ; le tout sur un fond musical où dominaient les trompettes. Bon ! Jules Amiguet avait vu trop de films à la Cécil B. De Mille.

Tout cela montre qu’il ne faut pas confondre la volonté d’écrire, le « sentiment d’avoir quelque chose à dire », avec le travail de l’écriture. Il ne faut pas confondre les enjeux de l’écriture, les enjeux affectifs notamment, avec l’acte d’écrire. Il ne faut pas identifier volonté d’écrire et méthode d’écriture. La volonté ne suffit pas.

Il y a toujours un moment où l’on se lasse des rêves. Tel fut le cas de Jules Amiguet. Il s’en revint donc à sa table de travail, se réinstalla dans son projet d’écrire sérieusement. Jules se mit à écrire. Tout marchait bien. Après deux heures, il avait noirci vingt pages. Il était fier. C’est en général à ce moment-là que l’on s’accorde un calvados, une pipe, voire même une tranche de gâteau à la courge. Et puis on s’installe et on se relit.

Ce fut une pluie de déceptions. Un raz de marée de découragement. C’était mauvais, c’était très mauvais. Ça partait dans tous les sens. Jules attaquait Sorguet, développait ses propres idées, revenait à Sorguet, se répétait. Et puis le style était rocailleux. Jules fut pris d’une rage subite et un peu désespérée. Il balança ses vingt pages à la corbeille, se versa un bon verre de pomme, l’avala, resta les yeux vides, à attendre.

« Je ne suis vraiment pas doué, je ne suis vraiment pas doué, mais comment diable y arrivent-ils, eux ? » Devant ses yeux, défilaient les visages de Félicien Roulleau, de Rachel Palmier, et d’autres qui, du coup, étaient hissés sur le piédestal du génie. « Rien à faire… Il faut un don » se disait Jules Amiguet et il se consolait en estimant que la nature ne lui avait pas tout donné ; il plongeait dans la quiétude amère que donne la certitude qu’on n’est pas doué par la nature, mais, qu’après tout, on n’y peut rien, puisque c’est la nature.

Plusieurs fois, Jules fouilla dans la corbeille à papier, relut ce qu’il avait écrit, pour bien vérifier… « Mais non, c’est mauvais, atrocement mauvais ». Et maintenant, il en rajoutait. Les malheurs dont on n’est pas vraiment sûr sont encore pires que les vrais. Il alla se coucher et, cette nuit-là, il ne rêva pas. Il y a des rêves qu’on n’ose plus faire et Jules, pendant plusieurs jours, abandonna l’idée d’écrire son pamphlet.

Les infortunes de Jules sont la conséquence de plusieurs erreurs de méthode. Constatons d’abord qu’il écrit sans plan. Cela signifie qu’il n’objective pas ni n’organise rationnellement son discours. Dans ces conditions, il se prive de la possibilité d’énoncer une partie de la théorie qu’il veut exposer : celle qui exprime l’articulation existant entre l’ensemble des phénomènes et des faits qu’il veut énoncer. Un plan est beaucoup plus qu’un « truc » pour présenter la matière de l’exposé ; il est une construction théorique. En d’autres termes, c’est la nature des phénomènes que nous exposons qui impose un certain ordre.

En réalité, Jules applique de fait un plan. Même s’il n’en a pas conscience. Il met en œuvre une méthode. Il travaille probablement par associations : telle chose lui « fait penser » à telle ou telle autre chose. Mais on ne sait évidemment pas pourquoi.

En outre, il est probable que Jules confonde « l’acte d’écrire » et le moment de « production de la théorie ». Il est inutile de vouloir écrire avant que la théorie soit établie. Écrire n’est pas essentiellement un acte de création ; c’est surtout la présentation d’une création antérieure.

Posons-nous une question. Jules n’est-il pas piégé par la représentation sociale de « l’écrivain » ; un créateur, au sens ou il y aurait identité entre l’écriture et la pensée. Cette idéologie est très répandue et prend la forme d’une « théorie du don ». Certains seraient doués pour écrire et d’autres non. On transpose ici les qualités que l’on prête aux « grands » écrivains de fiction à l’écriture scientifique.

Remarquez encore que Jules, insatisfait de ses essais, les jette dans la corbeille à papier. Le pauvre ! Il se place ainsi dans la situation de devoir recommencer perpétuellement ses tentatives ; Sisyphe de l’écriture, en quelque sorte. Il se prive de la possibilité de découvrir en quoi il se trompe, en quoi son plan est peu clair, etc. En analysant ses premières tentatives, Jules aurait pu identifier les erreurs qu’elles contiennent. Trop souvent, nous nous débarrassons de nos erreurs. Elles pourraient, cependant, nous livrer le secret des moyens permettant de ne pas les commettre. Notons que dans le cas de Jules, une telle tentative resterait une pauvre solution, un sursis, un rattrapage. Un texte ne s’écrit que sur la base d’un travail préalable qui aboutit à un plan de rédaction précis.

L’homme, décidément, est une machine plus solide qu’il n’y paraît. On aurait pu craindre, en effet, qu’après son dernier échec, Jules ne s’avoue vaincu, se réfugie dans la contemplation résignée de son échec, dans la bioénergie, bref, qu’il en prenne son parti.

Mais, bon sang ne saurait mentir. Un matin, Jules prit le train pour la ville. Il fallait que les choses soient faites comme elles doivent être faites. Avec lenteur, avec un sentiment de dégustation. Quand on veut écrire, se disait-il, rien ne doit être laissé au hasard. On n’écrit pas n’importe comment. Jules s’en alla flairer les vitrines des papeteries. D’abord, un stylo, mais pas n’importe lequel ! Comment donc une œuvre pourrait-elle sortir d’une pointe Bic ? Et sur du papier de l’Uniprix ? Non ! Respecter l’écriture, c’est aimer ce qui la permet. La plume n’est, finalement, que l’avant-garde de l’âme, son prolongement. Et Jules, hésitant beaucoup, finit par choisir un Paterwaf 15l2. Un stylo à double remplissage synchronisé et contrôle automatique du niveau. Un stylo. Non, une bête ardente, prête à bondir contre Victor Sorguet.

Jules s’en revint chez lui, posa l’objet sur sa table, s’assit. L’ambiance de l’écriture… Pourquoi donc écrire le dos contre l’espace, contre les fleurs, l’odeur des prés ? Jules tourna sa table. Il pourrait ainsi contempler le paysage, les champs, les blés, les arbres, tout ce qu’il voulait défendre. La nature, désormais, était là comme un public qui l’encourageait, qui attendait son œuvre. « Je suis le Plastic Bertrand de l’agriculture biologique » se dit Jules Amiguet. Et il se prépara à écrire.

Il étrennait son stylo lorsqu’il remarqua la boîte de punaises sur la table, ouverte, débordante, impertinente. Ça dérange. Et Jules replaça les punaises dans la boîte. Il se remit à son travail. Ce fut pour sentir une étrange oppression du diaphragme, quelques picotements sur la luette.

— « Mais, j’ai soif ! » — Jules s’en alla se servir un grand verre de Mont-sur-Rolle et, par précaution, prit la bouteille à côté de lui. — « Pas mal, ce Mont-sur-Rolle, mais un peu acide tout de même ! » — Jules se servit un second verre. C’est alors qu’il remarqua que la nuit était tombée. Il alla fermer la fenêtre, tira les rideaux, s’assit. Maintenant, il sentait la porte derrière lui. Il se leva, tourna la table face à la porte, se rassit. Enfin installé, il but un dernier verre pour mieux marquer la fin de ces préparatifs. Et il se mit au travail. Sa plume, dans ses doigts, attendait. Lui-même attendait que sa plume se mette en marche. Certains appellent cette situation la « souffrance de l’écrivain ». En fait, Jules souffrait d’autre chose. L’inertie de sa plume, lentement, gagna son bras, son corps, sa tête. Jules comprit qu’il avait trop bu. Il rêva un instant de tout ce que sa plume aurait pu écrire. Puis, il alla se coucher. Demain, attendons demain…

Quelques mots sur ce que l’on peut appeler le mythe des cérémonies de l’écriture. Le comportement de Jules Amiguet n’est pas exceptionnel. Beaucoup accordent une importance très grande au cadre dans lequel ils écrivent, aux objets qu’ils utilisent. Écrire à la machine, par exemple, est impossible pour certains. D’autres réclament la nuit, la solitude, un chat, la table du bistrot, de la musique…

Constatons d’abord le fait que Jules attribue à son environnement les qualités de la méthode qui lui manque. C’est, en outre, parce qu’il croit que la qualité du milieu est la condition suffisante pour bien écrire qu’il néglige toute préoccupation méthodologique. Bien sûr, le milieu, les objets utilisés ont une importance, mais il faut bien voir le rôle qu’ils jouent.

Le fait d’écrire comporte toujours un enjeu. Par exemple, de l’écriture va dépendre un succès scolaire, professionnel, politique, etc. Plus généralement, écrire c’est affirmer un projet qui va exister devant les yeux des autres, appeler leur jugement. Écrire, c’est aussi parfois un moyen de se faire aimer. Il est donc tout à fait normal que l’on cherche à se rassurer par anticipation sur le jugement d’autrui, voire à s’en protéger. Rêver du texte avant de l’écrire, c’est le moyen d’éviter le risque d’écrire tout en s’accordant des satisfactions… par le rêve.

Tout cela varie d’un individu à l’autre, selon l’enjeu de l’écriture, la personnalité de chacun, etc. Il faut le reconnaître, en tenir compte, mais il faut distinguer strictement : la méthode utilisée pour réaliser un ouvrage et les stratégies mises en œuvre pour dominer les enjeux de l’écriture. Jules aurait très bien pu se rassurer affectivement avec sa plume Paterwaf 1512 tout en appliquant une méthode rationnelle de production de son livre.

Revenons à notre héros.

Jules n’était pas homme à s’enfoncer dans le désespoir ni à déguster les troubles saveurs de l’échec. Il comprit que sa manière de travailler était l’une des causes majeures de ses hésitations et de ses désillusions : « Je vais tout reprendre à zéro » décida-t-il avec un tranquille optimisme. Il relut un petit ouvrage de méthode que lui avait prêté son ami Bertrand. Quelques jours plus tard, un plan bien ordonné et détaillé était là, sur sa table. Rassuré, il consulta encore quelques traités et dépouilla trois épais dossiers qu’il avait patiemment constitués l’année précédente. Après quelques semaines d’un travail constant et serein, il se sentit prêt pour entreprendre la rédaction de son œuvre. On raconte que le livre de Jules s’arrache dans les librairies et que les articles de Victor Sorguet sont accueillis avec des sourires amusés.

 

[1]M. Gottraux, « Ici-Pahud », Document multicopié, E.E.S.P., Lausanne, 1979.


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